Ce qui suit est une lettre intéressante d’un résident de Québec adressée à Franco Nuovo.

Monsieur Nuovo,

Eh oui, un autre message qui porte sur CHOI FM.

Je viens tout juste de lire votre texte d’aujourd’hui et j’en suis outré. Que vous haïssiez Jeff Fillion, soit ; c’est votre droit. Par contre, à lire et entendre la meute de journalistes québécois qui couvre le dossier de CHOI depuis deux semaines, j’en suis à essayer de trouver une façon de modifier le slogan ” Je me souviens ” sur la plaque d’immatriculation de mon véhicule pour ” Deux poids, deux mesures “,puisque ça semble être devenu la norme chez nous — je dis chez nous, puisque les provinces canadiennes, d’est en ouest, ainsi que certains médias états-uniens, britanniques et belges, même, se sont dit secoués par la décision du CRTC. Pourtant, dans notre petit monde, ou bien on approuve la décision du CRTC, ou pis encore, on se tait comme si le sujet était clos.

Comment expliquer que vos collègues journalistes Richard Martineau et Anne-Marie Dussault, entre autres, ainsi que l’ex-mairesse de Sainte-Foy Andrée Boucher (elle aussi ex-animatrice à la radio) se permettent de traiter Fillion de noms (” animateur excrémentiel ” – Martineau ; ” tueur en série ” – Dussault ; ” charogne ” – Boucher), alors même que le manque de déférence de Fillion est ce que vous, journalistes bien pensants et personnalités publiques, lui reprochez ? Comment expliquer que vous, journalistes, conspuiez les écarts de langage et les propos exagérés de Fillion, alors que plusieurs d’entre vous ont fait un usage hyperbolique de l’hyperbole, justement, pour illustrer ” l’effet Fillion ” ? En effet, vous l’avez comparé à Adolf Hitler ; Michel Mpambara l’a comparé aux instigateurs du génocide du Rwanda ; Anne-Marie Dussault (encore elle) a dit avoir l’impression de devoir défendre un tueur en série. Ne serait-il pas temps de relativiser un peu ? Jacques Zylberberg, ancien professeur de sciences politiques à l’Université Laval et défenseur de CHOI FM, s’est dit profondément choqué de la comparaison avec le régime nazi, l’ayant subi lui-même. On croirait revoir surgir les anglophones qui avaient comparé les effets de la Charte de la langue française à ce qui se déroulait dans les camps de concentration, exagération qui avait inspiré RBO pour la mise sur pied d’un numéro intéressant.

Deux poids, deux mesures, monsieur Nuovo.

Vous reprochez aux auditeurs de CHOI leur allégeance pour la station québécoise, vous leur reprochez même, semble-t-il, d’avoir été 50 000 à suivre les animateurs, jeudi dernier, en les comparant subtilement aux moutons qui ont emboîté le pas derrière Hitler et Mussolini. Savez-vous seulement qu’un grand nombre des marcheurs de jeudi ne sont pas des auditeurs ou le sont mais n’approuvent que rarement les propos de Jeff Fillion et marchaient pour le principe ? J’en ai plus que soupé de ce manque de respect des journalistes montréalais à l’égard des auditeurs de CHOI FM, dont je fais partie. Êtes-vous assez dupe pour croire que plus de 380 000 personnes, dans les régions de Québec, de la Mauricie et de la Beauce, sont dépendantes au point de ne pas être en mesure de prendre leurs propres décisions ? Faites-vous partie de ceux qui, comme l’illettré Mpambara, croient que les auditeurs de CHOI sont des gens peu scolarisés et sans opinion ? À titre personnel, je me permets de souligner que je détiens une maîtrise en littérature, et que je l’enseigne, la littérature. Je crois être assez grand pour me faire mes propres idées sur ce que je lis, ce que je vois et ce que j’entends — à condition qu’on me laisse lire, voir et entendre ce que je veux lire, voir et entendre ; à condition que 5 ou 6 bureaucrates fédéraux ne décident pas à ma place, comme le clergé le faisait jusqu’aux années 1960, ce qui est bon pour moi et ce qui ne l’est pas. Vous, journalistes, surestimez considérablement l’influence qu’a Fillion sur ses auditeurs — à preuve, au cours de la dernière campagne électorale, il a incité son auditoire à voter pour le Parti conservateur, ce qui n’a aucunement permis aux candidats du PC de percer la muraille québécoise (Josée Verner, dans Louis-Saint-Laurent, a ” dominé ” dans le clan conservateur avec 31 % seulement des voix de son comté…).

Ne voyez-vous pas, monsieur Nuovo, que c’est de liberté de choix qu’il est question ici ? Au lieu de prendre l’auditoire de CHOI (qui regroupe des ingénieurs, des informaticiens, des biologistes, des philosophes, des enseignants du primaire, du secondaire, du collégial et de l’université) pour des imbéciles ; au lieu de généraliser comme le fait Claude Thibodeau en disant des pro-CHOI qu’ils sont des angry white young men (alors même que des auditeurs de tous les âges et de diverses ethnies se sont manifestées, depuis deux semaines, à la radio, à la télé et au cours la marche du 22 juillet), pourquoi ne pas vous demander si ces 5 ou 6 fonctionnaires disposent des diplômes et des compétences nécessaires au jugement de ce qui est moral et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est ” de bon goût ” et de ce qui ne l’est pas ? Pourquoi Fillion et sa bande n’auraient-ils pas le droit de contester les décisions de notre maire, de s’indigner de la sentence bonbon qu’a obtenue Robert Gillet (qui, malgré qu’il ait été reconnu coupable d’avoir sollicité les services sexuels d’une mineure, n’a pas été traité de tous les noms comme Fillion par votre confrérie), de traiter les politiciens qui les horripilent d’incompétents, de dire haut et fort qu’ils n’aiment pas Céline Dion ni Véronique Cloutier, que Pierre Falardeau a l’air sale et que Jean-Michel Dufaux est mauvais ? N’est-ce pas ce que Brathwaite et les pseudo humoristes qu’il a reçus pendant 8 ans à Piment fort ont fait sous le couvert de l’humour ? N’est-ce pas ce que faisait RBO ?Faudrait-il aimer tout le monde, dans ce ghetto québécois ?J’en suis à me demander si CHOI FM n’aurait pas dû déclarer Le monde parallèle de Jeff Fillion ” émission humoristique ” ; avec un peu de chance, elle se serait peut-être mérité un Olivier. Bien qu’il l’ait fait dans un français plus érudit, Montesquieu, au XVIIIe siècle, dans ses Lettres persanes, s’est permis de traiter, entre autres, le roi et le pape d’hypocrites, de menteurs et de manipulateurs ; pourtant, aujourd’hui, l’oeuvre de Montesquieu fait partie des oeuvres les plus prisées quand on étudie le siècle des Lumières. Albert Laberge, à la fin des années 1910, a contesté le pouvoir du clergé et la vie de misère des Canadiens français dans La Scouine, un roman qui lui a valu de perdre son emploi de journaliste jusqu’à ce qu’on se rende compte, plus tard dans le siècle, qu’il avait raison. La forme est différente, mais l’intention reste la même : Fillion et ses acolytes critiquent ce qu’ils trouvent aberrant dans la société québécoise, et c’est leur droit fondamental de le faire.

Deux poids, deux mesures, monsieur Nuovo.

Là où le bât blesse, c’est quand vous affirmez, ce matin, qu’il faut ” même se demander si monsieur Charest a pris connaissance et s’il a lu le jugement du Conseil “. Je me demande encore comment vous avez fait pour écrire cette phrase sans l’effacer ensuite par acquit de conscience. Vous reprochez à Charest de ne pas être au courant du dossier, alors que vous et vos collègues vous permettez de dénigrer CHOI FM, Fillion et ses auditeurs sans savoir de qui est constitué l’auditoire et sans connaître le contenu verbal global qui caractérise la station de Québec. Avez-vous déjà écouté ne serait-ce qu’une heure de la programmation de CHOI FM pour pouvoir en parler, ou avez-vous la paresse de faire ce que font la plupart des dénigreurs de CHOI, c’est- -dire vous fier aux quelques remarques hors contexte qu’a relevàées le CRTC ? Ne trouvez-vous pas comme moi que ce débat manque d’objectivité, qu’il est animé par la mauvaise foi depuis le début ? On ne s’attarde qu’aux mauvais coups du garnement Fillion, sans évoquer l’apport positif de la station québécoise dans son milieu. Permettez-moi de me dévoiler un peu plus, monsieur Nuovo : en plus d’enseigner la littérature, j’écris, dans un des magazines littéraires les plus en vue au Québec, des analyses de textes ainsi que des comptes rendus critiques. Ne me trouveriez-vous pas incompétent si vous appreniez que je ne lis pas les livres dont je fais les comptes rendus critiques ? C’est l’impression que me donne la communauté journalistique québécoise, qui ne se donne pas la peine d’écouter CHOI FM pour savoir de quoi elle parle.

Le 1er septembre, vous et vos amis aurez peut-être eu la peau de 40 employés alors que c’est la tête d’un seul de ces employés que vous voulez recevoir sur un plateau d’argent. Le CRTC écrabouille une mouche avec une enclume et la majorité des journalistes québécois n’en ont rien à battre, à part peut-être Lisianne Gagnon de La Presse et Jean-Simon Gagné du Soleil, qui ont été capables de faire la part des choses et de laisser de côté leurs griefs personnels avec Fillion et leurs divergences par rapport à l’opinion qu’il entretient.

Je ne demande à personne de changer son fusil d’épaule et d’entériner les propos de Jeff Fillion. Ce que j’apprécierais, c’est un peu plus d’objectivité et de bonne foi ; c’est un peu plus de considération à l’égard de 380 000 personnes qui ont décidé que le 98,1 était leur fréquence préférée sur la bande FM, sans que Jeff Fillion leur mette un fusil sur la tempe.

Steve Laflamme
Québec